Mahaman Sani HOUSSEYNI ISSA, alias Mog, vient de poser une pierre blanche dans l’histoire de la tech africaine. Sa Mog Pro Suite ; quatre logiciels de création multimédia conçus intégralement au Niger est une réponse directe à Adobe, une déclaration de souveraineté numérique, et peut-être le début d’une révolution silencieuse.

Rédaction Tech Entretien exclusif avec Mahaman Sani HOUSSEYNI ISSA
Il est des débuts qui méritent une pause. Quand Mahaman Sani HOUSSEYNI ISSA entre dans la salle, il n’y a rien dans son allure qui trahit l’ampleur de ce qu’il vient d’accomplir. Et pourtant, cet homme originaire du Niger vient de réaliser ce qu’aucun développeur africain n’avait encore osé : concevoir, seul, une suite logicielle multimédia complète, montage vidéo, effets spéciaux, animation, particules; pensée et fabriquée sur le continent. La Mog Pro Suite est là. Et elle fonctionne.
Dix ans après avoir signé Les Héros du Sahel, reconnu comme le premier jeu vidéo nigérian, Mog remet ça. Cette fois, plus ambitieux, plus engagé, et avec un message qui dépasse largement le code.
Quatre logiciels. Un seul homme. Un continent.
Lorsqu’on lui demande de présenter son œuvre avec ses propres mots, Mog ne mâche pas les chiffres. Il décrit avec la précision d’un architecte :
« La Mog Pro Suite, c’est un ensemble de logiciels composés de quatre applications. Mon but, c’est de faire en sorte que le monde du multimédia africain puisse avoir sa propre suite plutôt que d’utiliser des suites comme Adobe Photoshop, After Effects ou bien Clip Studio Paint. Ce serait bien que l’Afrique aussi puisse avoir sa propre suite. »Mahaman Sani HOUSSEYNI ISSA · Mog
Quatre logiciels, donc. Chacun taillé pour un usage précis. Chacun pensé depuis le Niger, pour le monde.

CutFlow Pro est accompagné d’un module satellite, LumosFlare Architect, spécialisé dans les optical flares — ces lumières parasites que les cinéastes recherchent. La communication entre les deux est bidirectionnelle et en temps réel : toute modification effectuée dans LumosFlare se répercute instantanément dans CutFlow Pro. Mog résume la combinaison avec un sourire : « C’est un peu comme avoir Premiere Pro et After Effects en même temps. »
Le choix des racines : quand la langue haoussa entre dans le code
Ce qui frappe d’emblée dans la Mog Pro Suite, c’est l’identité. Les noms des logiciels ne sont pas des acronymes anglophones neutres. Ce sont des mots. Des mots qui appartiennent au haoussa, la langue de 70 millions de locuteurs à travers l’Afrique de l’Ouest. Zani, le dessin. Zaré, le fil et le nœud. Wouta, le feu.
« Il y a un feeling différent lorsqu’on ouvre un logiciel et qu’on sait ce que ça veut dire dans notre langue. Tu vois Zani, tu sais que c’est le dessin, le dessin animé. Tu vois Zaré, tu sais que c’est le fil, le nœud. J’ai utilisé des termes locaux inspirés de la langue parce qu’on a notre culture aussi, il ne faut jamais l’oublier. »Mog
Ce n’est pas un détail marketing. C’est une posture intellectuelle. Mog fait le lien avec la puissance des langues dominantes sur la scène mondiale : « Si l’anglais est devenu une langue internationale utilisée dans le business, l’économie, la diplomatie, c’est parce qu’ils ont fait en sorte que ça soit pareil. Il est important de savoir d’où on vient pour savoir où on ira. »
Et le paradoxe est savoureux : c’est un homme qui n’a pas grandi au Niger qui se retrouve à être son ambassadeur technologique le plus ardent. « C’est un peu paradoxal que quelqu’un qui n’a pas passé assez de temps dans son pays ait plus envie de produire quelque chose pour son pays. » dit-il, avec une lucidité désarmante. Revenu au Niger en 2002, il y a découvert un retard considérable dans le domaine du numérique créatif. La suite logique ? Combler ce retard lui-même.

Dans les coulisses techniques : la démonstration du possible
Mog est un programmeur agnostique, le terme existe, il y tient. Cela signifie qu’il ne se focalise pas sur un seul langage. GML pour les jeux, Python pour le modulaire, JavaScript pour la robustesse, HTML5 pour la rapidité dynamique. « Tout ce qu’ils doivent comprendre, c’est la logique d’un langage. Comme je parle en haoussa : kwana, c’est le sommeil, mais en français on dit bonjour. C’est la logique. »
Les choix d’architecture de CutFlow Pro trahissent une vraie maturité d’ingénieur. Le système d’export intègre la norme H.265 (HEVC), le codec vidéo de cinquième génération. « On est totalement à jour par rapport à ça. » La communication temps réel entre CutFlow Pro et LumosFlare Architect son module d’optical flares représente techniquement l’un des défis les plus complexes de la suite, celui qui a, selon Mog, le plus challengé son auteur.
La suite comprend également Zannepass, un utilitaire qui importe des séquences PNG numérotées, les compile intelligemment, y applique dégradés et blending modes, puis exporte en ZIP, PNG ou GIF en une seule passe. Et Moriata, un logiciel de transcription voix-vers-texte compatible Word, ODT et TXT; pensé pour les journalistes et les créateurs de contenu. « J’ai vraiment fait tous ces logiciels inspirés de mon workflow personnel. »
Sur l’interface, Mog a fait un choix délibérément contre-courant : simplifier plutôt qu’impressionner. « Quelqu’un qui ouvre Photoshop pour la première fois peut avoir peur. Moi, je me suis mis dans la peau de quelqu’un qui ne s’y connaît pas et qui veut simplifier toutes les options pour améliorer le workflow. » Et cette accessibilité calculée n’est pas synonyme de médiocrité. La version gratuite permet déjà d’exporter en haute qualité. La version Pro est gratuite pour les étudiants et les organisations à but non lucratif.
L’homme derrière l’exploit : nuits blanches, doutes, et feu sacré
Comment un homme seul parvient-il à construire ce qu’une équipe d’ingénieurs mettrait des années à produire ? En acceptant, répond Mog, que la finitude du projet est une certitude et que le seul ennemi est le temps qui passe sans qu’on agisse.
« Tant que ça ne sort pas du cerveau, ça reste bloqué. À un moment, je me dis : et si je mourais comme ça, sans avoir testé le projet ? Donc j’essaie vraiment de décharger mon cerveau. »Mog
Fils de sa propre méthode, Mog s’est formé en autodidacte depuis l’âge de 12 ans sur ces mêmes logiciels qu’il cherche aujourd’hui à remplacer. Adobe, Clip Studio, After Effects, il les a disséqués pendant deux décennies avant de les concurrencer. « J’ai essayé de voir quels sont les bons côtés, les points forts et les mauvais côtés, et d’optimiser cela. »
Pourquoi s’infliger ce défi colossal alors qu’il était déjà reconnu dans le développement de jeux vidéo ? La réponse est presque philosophique. Il y a dans ce projet la volonté de briser un formatage mental qu’il observe autour de lui :
« On peut formater une personne, lui faire croire qu’elle est quelque chose qu’elle n’est pas réellement. La limiter à un niveau exponentiel. Moi, j’ai toujours été quelqu’un de critique, qui pose des questions : comment, pourquoi, comment, pourquoi. Et ce sont ces questions qui m’ont amené à me dire, est-ce que je ne peux pas essayer quelque chose ? »Mog
Il ne se plaint pas. Il ne dramatise pas les nuits blanches. Il a la sobriété des bâtisseurs : « Je n’ai jamais eu les moyens. Je suis comme vous. Mais je me débrouille. » Et lorsqu’il évoque ses étudiants qui lui disaient que créer de tels logiciels était « impossible », sa réaction est douce mais ferme : « C’est après que j’ai compris à quel point on a été formaté. Le formatage, c’est le diable. »
La souveraineté numérique, cet enjeu qui brûle
Derrière chaque ligne de code de la Mog Pro Suite se cache une conviction économique et politique : l’Afrique doit cesser de louer ses outils de création à l’Occident. Les licences Adobe se comptent en centaines de dollars par an, inaccessibles pour la grande majorité des créateurs du continent. Mog a conçu un modèle alternatif, fondé sur l’accessibilité réelle.
Il faut voir aussi dans ce projet une critique implicite des géants du logiciel prétendument gratuit. « Si aujourd’hui beaucoup de gens arrivent à vendre des logiciels dits gratuits, mais qu’ils espionnent vos bases de données, c’est justement parce qu’on a mis le mot gratuit. Autant avoir un truc fait par soi, fait pour les gens de l’Afrique. »
Sa vision pour l’avenir est claire et mesurée. Deux nouveaux logiciels sont déjà en développement. Et il pense déjà à la stratégie de diffusion : « Je vais rencontrer un jeune nigérien, une jeune africaine. Je vais lui dire : vous êtes dans le multimédia, vous utilisez quel logiciel ? Je lui montre le produit. C’est ce logiciel qui t’a permis ça ? Mog Pro Suite. Et c’est fait par un Nigérien. »
Le premier à l’avoir fait. Pas le dernier, espère-t-il.
« On a des têtes, mais ces têtes ne sont pas soutenues émotionnellement ni psychologiquement pour continuer. C’est pour ça que moi, je fais ce que je sens qui est censé être fait. Mon souci premier au Niger, ça a toujours été l’éducation. L’éducation, c’est le fondement de toute chose. »Mog sur l’héritage qu’il veut laisser.
Mahaman Sani HOUSSEYNI ISSA, dit Mog, est développeur de jeux vidéo et d’applications basé au Niger. Il est l’auteur des Héros du Sahel (2015), premier jeu vidéo nigérian. Programmeur autodidacte depuis l’âge de 12 ans, il se définit comme un programmeur agnostique maîtrisant GML, Python, JavaScript, HTML5, capable de s’adapter à n’importe quel langage. La Mog Pro Suite est disponible avec une version gratuite fonctionnelle, une version Pro, et des licences étudiantes et ONG offertes gratuitement.


