Niger-Bénin : Chronique d’une crise bilatérale complexe, du schisme politique au dégel diplomatique

Poignée de main officielle entre le président du Bénin Romuald Wadagni en costume sombre et le président de la transition du Niger le général Abdourahamane Tiani en tenue militaire, devant les drapeaux de leurs pays respectifs à Niamey.

Par la rédaction Publié le 2 juin 2026

Les relations entre le Niger et le Bénin, historiquement caractérisées par une forte interdépendance économique et humaine, ont traversé depuis le milieu de l’année 2023 une zone de fortes turbulences. Entre fermetures de frontières, enjeux pétroliers stratégiques et accusations mutuelles, la crise qui a opposé Niamey et Cotonou illustre la complexité des recompositions géopolitiques en Afrique de l’Ouest.

Retour sur une chronologie de près de trois ans de tensions, aujourd’hui engagée sur la voie de la normalisation sous l’impulsion de la nouvelle transition politique béninoise.

L’onde de choc du coup d’État et le temps des sanctions (Juillet – Décembre 2023)

Le point de départ de la discorde remonte au 26 juillet 2023, jour du coup d’État militaire qui renverse le président nigérien Mohamed Bazoum et porte le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) au pouvoir à Niamey. En conformité avec les directives de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le Bénin applique dès le 30 juillet 2023 de lourdes sanctions économiques. Le corridor reliant le port de Cotonou à Niamey, poumon économique du Niger enclavé, est alors suspendu.

Très vite, la crise économique se double d’une crise sécuritaire et souveraine :

  • Août 2023 : Face aux menaces d’intervention militaire brandies par la CEDEAO, le Niger militarise sa frontière avec le Bénin.
  • Septembre 2023 : Le CNSP dénonce l’accord de coopération militaire de 2022 avec le Bénin, accusant Cotonou d’abriter des velléités d’agression. Le Niger refuse également le transit de l’aide humanitaire de l’ONU en provenance du port béninois et pose un veto strict au rapatriement des troupes françaises via le territoire béninois.
  • Fin 2023 : En dépit des signaux d’apaisement du président béninois Patrice Talon en décembre, et de la levée par Cotonou des restrictions portuaires, la méfiance persiste. La Chambre de commerce du Niger réoriente officiellement ses opérateurs vers le port de Lomé (Togo).

Le dilemme du pipeline et l’impasse frontalière (Janvier – Juin 2024)

L’année 2024 s’ouvre sur une rupture géopolitique majeure : le 28 janvier 2024, le Niger, le Mali et le Burkina Faso annoncent leur retrait de la CEDEAO pour acter la création de l’Alliance des États du Sahel (AES). Bien que la CEDEAO lève partiellement ses sanctions en février, le Niger choisit de maintenir sa frontière hermétiquement fermée avec le Bénin, invoquant des impératifs de sécurité nationale.

C’est autour de l’oléoduc géant d’Agadem (Niger) vers le terminal maritime de Sèmè-Kpodji (Bénin) — infrastructure cruciale pour l’exportation du brut nigérien — que se cristallisent les tensions économiques :

  • Mai 2024 : Face au refus de Niamey d’ouvrir sa frontière aux marchandises et de normaliser les relations douanières, le président Patrice Talon bloque temporairement le chargement du pétrole nigérien. Le Premier ministre nigérien, Ali Mahaman Lamine Zeine, accuse alors publiquement le Bénin d’abriter des « bases militaires françaises » destinées à déstabiliser le Niger, ce que Cotonou dément formellement.
  • Juin 2024 : La crise atteint un pic judiciaire et industriel. Cinq ressortissants nigériens de l’organisation sino-nigérienne WAPCO sont arrêtés sur le terminal de Sèmè-Kpodji, accusés par la justice béninoise d’intrusion. En représailles, Niamey coupe les vannes du pipeline. Les employés seront finalement libérés à la mi-juin avec des peines de prison avec sursis, permettant une reprise progressive des opérations de chargement en août grâce à une médiation chinoise.

Entre médiations internes et guerre des mots (Juillet 2024 – Janvier 2026)

Face à l’enlisement, la diplomatie parallèle tente de s’imposer. Fin juin et début juillet 2024, les anciens présidents béninois Nicéphore Soglo et Thomas Boni Yayi entreprennent une médiation de haut niveau à Niamey. Ils obtiennent du général Abdourahamane Tiani la création d’une commission tripartite, mais l’élan est freiné par les positions irréconciliables des deux exécutifs en place.

Malgré des avancées techniques discrètes (nomination réciproque d’ambassadeurs en août et octobre 2024, accords douaniers tripartites avec le Nigeria en février 2026 pour désengorger les camions bloqués), la rhétorique politique reste abrasive :

  • Novembre 2025 : Le général Tiani réaffirme à Gaya le maintien de la fermeture de la frontière, citant à nouveau la présence présumée de forces militaires françaises (notamment le porte-hélicoptères Tonnerre) au Bénin.
  • Janvier 2026 : La crise diplomatique s’envenime par des expulsions croisées de diplomates. Le 5 janvier, l’ambassade du Bénin à Niamey suspend ses activités. Fin janvier, suite à une attaque contre l’aéroport de Niamey, le président nigérien s’en prend directement à Emmanuel Macron, Alassane Ouattara et Patrice Talon dans une sortie télévisée offensive.

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L’alternance politique à Cotonou : Le tournant du dégel (Avril – Juin 2026)

Le calendrier politique béninois va offrir la fenêtre de tir nécessaire à la désescalade. À l’approche de la fin du second mandat de Patrice Talon, l’élection présidentielle d’avril 2026 voit la victoire de Romuald Wadagni.

Dès la phase de transition, les lignes bougent :

  • Avril 2026 : Les autorités nigériennes, par la voix du ministre de l’Intérieur Mohamed Toumba, expriment ouvertement leurs attentes envers la nouvelle gouvernance béninoise, liant la résolution du conflit à une clarification de la position de Cotonou vis-à-vis des intérêts français.
  • 24 mai 2026 : Une délégation officielle nigérienne assiste à l’investiture du président Romuald Wadagni à Cotonou. Ce geste, hautement symbolique après trois ans de rupture, est perçu par les observateurs régionaux comme le signal d’une volonté mutuelle de reprise en main du dialogue.
  • 2 juin 2026 : Moins de dix jours après sa prise de fonction, le président béninois Romuald Wadagni effectue une visite officielle de travail à Niamey pour rencontrer le général Abdourahamane Tiani.

Perspectives

Cette rencontre au sommet entre les chefs d’État à Niamey marque un tournant majeur. Si les questions de fond restent complexes — touchant à la fois à la sécurité transfrontalière, à la réouverture des frontières terrestres, aux flux douaniers et à la souveraineté stratégique de l’oléoduc —, le rétablissement d’un canal direct de communication au plus haut niveau de l’État semble clore le chapitre de la confrontation rhétorique pour ouvrir celui de la realpolitik interétatique.

Source : Studio Kalangou

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